La contre-utopie de George Orwell dessine d'effrayantes réunions publiques et formelles, dévolues à la haine. Les participants s'y déchaînent, s'y défoulent. Ils ne pensent plus et se laissent submerger par la violence. L'objet de cette animosité est "l'ennemi" classique, caractéristique de chaque société totalitaire. Des légions de traîtres sans visage assaillent le monde dictatorial de toute part, et on ne peut que détester ces agresseurs fantômes.
Binyamin Netanyahou se recueille devant la tombe d’Itzhak Rabin.
Photo: AP , JPost
Dans un état autoritaire, plonger dans "l'extase" de la haine n'est pas sans mobile. Le régime a besoin de sujets qui acceptent de soumettre leur vie à sa volonté. Les gens doivent réprimer leur personnalité au-delà de toute logique. Pour obtenir cela, l'autorité enflamme et assouvit les plus bas instincts de chacun.
Le diktat utilise les pulsions animales de l'homme. Dans une société qui cultive l'inimitié, les vertus humaines de pitié, de compassion et de décence disparaissent, elles sont anéanties. Gouvernants et gouvernés ne pensent plus. Pour en arriver là, il faut que les principes moraux qui distinguent l'Homme de la bête soient compromis dès l'origine. On ne perd pas son âme d'un coup.
Les entreprises totalitaires se perdent ensuite en déshumanisant leurs ennemis. Ils n'ont ni visage, ni droit, aucune justice ne leur est due.
En Israël, si de nombreuses personnes continuent de nourrir un sentiment d'antipathie envers l'Allemagne, personne n'a jamais envisagé une journée dédiée à l'aversion des Allemands. On s'insurgerait, à juste titre. Cette idée laisserait une marque de Caïn sur le front de notre nation. Aucune journée vouée à la haine n'a donc été établie en Israël : du moins, jusqu'en 1996.
Depuis sa mise en place, la commémoration d'Itzhak Rabin permet à ses organisateurs de mettre en cause des individus ciblés dans la société israélienne. L'an dernier, le président Shimon Peres a réprimandé la communauté religieuse pour ne pas s'être jointe au deuil de ses frères. Quelle ironie. En ce jour, les "ennemis" sont censés ne plus avoir de langue : ils ne peuvent s'exprimer que par la bouche de ceux qui les méprisent. On ne peut admettre en public qu'on ne croit, ni n'adhère, aux idées de Rabin. Tout manque ostensible de soutien équivaut à la pire des culpabilités.
Bien entendu, la politique n'est pas loin derrière cette intolérance légitimée. La manière dont la journée Rabin est célébrée souffle une culture totalitaire sur notre vie publique. Il n'est plus question de deuil, mais de programme politique. Et la haine s'est matérialisée il y a quatre ans. Le désengagement a violé les droits fondamentaux de malheureux citoyens israéliens.
Qu'importe les arguments "sécuritaires" avancés, les conséquences de cette décision étaient prévisibles. A la base, ce choix était pétri d'une haine sans cause ; certains de ses partisans l'ont depuis reconnu. Les victimes du désengagement devraient aujourd'hui être l'objet d'un sentiment de repentance, la sympathie ne suffit pas.
Ceux qui s'approprient la commémoration de Rabin ont coutume de blâmer "l'occupation" pour les maux spirituels d'Israël. C'est trop simple, cette explication est bien trop facile. Que ceux qui tolèrent ou encouragent cette bribe de culture totalitaire au nom de Rabin, s'empressent de faire ce qu'ils recommandent aux autres lors de sa commémoration : hesbon nefesh, une journée d'introspection, une prise de distance et une mise en perspective critique pour mieux réfléchir sur leur âme.
L'auteur dirige le Israel Policy Center.