"Chaque fois que je faisais face à une difficulté de la taille de l'Everest, c'était pour découvrir qu'il y avait un autre Everest derrière." En découvrant la nouvelle prix Nobel, il est aisé de comprendre que son discours est teinté de doubles languages, de messages pluriels. Celle qui a non seulement surmonté un Everest chimique, mais également dépassé des barrières sociales, ne manque pas aujourd'hui de se positionner fortement politiquement. Depuis toujours, son envie de divulguer les principes de la vie, quels qu'ils soient, n'a pas failli. Enfant, Ada aimait déjà défier la vie et expérimenter. "Une fois, j'ai essayé de calculer la hauteur de notre balcon, je me suis cassé le bras. Une autre fois, j'ai voulu vérifier si l'eau se déplaçait plus vite que le kérosène. Quand mon père a allumé une cigarette, un incendie s'est déclaré", raconte-t-elle, avant de préciser que la curiosité est la clé de toutes les avancées.
Ada Yonath, scientique engagée.
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Et il en fallait, de la curiosité, pour que cette enfant du quartier de Géoula, à Jérusalem, atteigne les cimes qu'elle convoitait. Ada naît en 1939, dans la Ville sainte alors sous mandat britannique, dans une famille pauvre, où les livres sont un luxe que son père, rabbin, ne peut offrir à sa famille. Ses parents, originaires de Pologne, tenaient une épicerie, et souhaitaient, malgré leurs maigres moyens, que leur fille reçoive une bonne instruction. Clin d'œil de l'histoire : c'est également grâce à une Polonaise qu'Ada Yonath choisira la science comme on entre en religion, après avoir lu la vie de la physicienne Marie Curie. 106 ans après (Marie Curie a obtenu son prix Nobel en 1903), l'Israélienne honore son modèle de rigueur scientifique et d'exemple féminin.
Femme et savante de précision
Titulaire d'une maîtrise de biochimie de l'Université hébraïque de Jérusalem en 1964 et d'un doctorat de l'institut Weizmann des sciences en 1968, elle crée le premier laboratoire de cristallographie des protéines en Israël en 1970. Cristallographie, doux nom savant pour une opération de haute précision. Il s'agit de ranger des molécules semblables les unes à côté des autres, qui, une fois éclairées par des rayons X, révéleront la structure du ribosome. En modernisant les techniques d'observation, et à force de recherches, Ada Yonath (et les deux Américains, Venkaraman Ramakrishnan et Thomas Steitz, avec qui elle partage ce prix Nobel de chimie) a permis d'établir la carte détaillée du ribosome. Découverte fondamentale s'il en est, puisque les ribosomes, dont la fonction est de synthétiser les protéines dans le cytoplasme des cellules, jouent un rôle primordial dans l'absorption d'antibiotiques.
En découvrant la structure ribosomique exacte, Yonath a donc élucidé le mode d'action de plus de vingt antibiotiques différents, éclairant par la même occasion les mécanismes de résistance aux médicaments et de synergisme. Déchiffrage intéressant, puisqu'il permettra, à terme, de comprendre pourquoi et comment un antibiotique peut être efficace, ouvrant donc la voie à une nouvelle forme d'"antibiotiques intelligents" capables de cibler les ribosomes d'agents pathogènes.
"L'idiote du village"
Etudiante au célèbre Institut de Technologie du Massachussets, le MIT, et à la Carnegie Mellon University, de Pittsburg en Pennsylvanie, son parcours est une suite de prix et de distinctions. Pour la science bien sûr. Pour les femmes aussi. En devenant en 2008 la première israélienne à remporter le prix L'Oréal-UNESCO pour les femmes et la science, Ada mène également un combat pour sensibiliser les jeunes femmes à leur rôle pour un autre genre de cristallisation, sociétale cette fois. "Les femmes constituent la moitié de l'humanité. Celle-ci perd donc la moitié des capacités de son cerveau en n'encourageant pas les femmes à aller vers les sciences. Les femmes peuvent faire de grandes choses si on les y encourage", explique Ada aux journalistes venus l'interroger sous le regard admiratif de sa fille, Haguit, docteur au Centre médical Sheba, et de sa petite fille, Noa.
Toutes deux ont été des soutiens indéfectibles quand l'espoir manque et que les cimes de l'Everest paraissent parfois infranchissables. Car, force est de reconnaître que, comme tout savant ou génie qui se respecte, Ada Yonath a dû user de patience et de persévérance pour ne pas se laisser aller à la perplexité et au peu de crédit que lui accordaient certaines personnes. "On m'appelait tour à tour 'l'idiote du village', 'Ada la folle', ou encore 'la rêveuse'. De jolis sobriquets qui peuvent prendre des airs de compliments dans le monde de la littérature, mais pas dans le domaine scientifique", explique Ada.
La savante ne se lasse d'ailleurs pas de répéter : "Tout le monde était tellement sceptique quant à la possibilité que je reçoive un prix Nobel que quand j'ai vu l'indicatif suédois +46 clignoter sur l'écran de mon téléphone, j'ai pensé qu'ils étaient allés loin dans la blague. On m'avait trop laissé entendre, notamment sur les ondes des radios israéliennes, que je n'avais aucune chance de remporter la palme."
Quand le Nobel confère une tribune...
Une exposition médiatique qu'elle utilise désormais pour faire passer ses idées politiques. Pour un financement plus important de la recherche, d'abord. Elle a averti le gouvernement israélien que le mauvais financement des scientifiques pourrait empêcher les chercheurs en herbe de devenir de futurs Nobel. "Ceux qui remportent le prix aujourd'hui le font grâce à ce qui s'est passé avant, pas grâce à ce qui se passe aujourd'hui." Une situation qu'elle n'a pas manqué de signaler au président et au Premier ministre qui l'ont appelée pour la féliciter. "Nous sommes fiers de vous, de votre talent, et nous n'oublions pas que dans nos sociétés individualistes, le succès d'un citoyen peut néanmoins rendre fière une nation entière", ont déclaré Shimon Peres et Binyamin Netanyahou. Le ministre des Sciences et Technologie, ancien professeur au Technion de Haïfa, a fait part de son admiration : "Ada vient d'être récompensée pour une découverte qu'elle a faite il y a plus de deux décennies. Cela prend toujours du temps pour qu'une trouvaille importante soit appréciée et reconnue de tous."